(2001-2002)

Un matin très tôt, quand j'ai débarqué au marché Bibi Mahrou de Kaboul, avec mes deux assistants, Ali et Ismaïl qui m'aidaient à transporter les caisses de lumières, les parapluies, les réflecteurs, les câbles et les batteries, la surprise fut totale parmi les marchands qui ouvraient à peine leur échoppe. Certains me soupçonnèrent de vouloir monter un commerce pirate pour vendre tous ces objets bizarres, d'autres croyaient que je voulais monter un centre de transmissions espion pour les forces étrangères.

L'atmosphère s'est détendu, quand je leur expliquai ce que je voulais faire : leur portrait. Alors j'ai été invité chez Abdoul Hakim, propriétaire du magasin Ihlas pour prendre le thé. Mohammad et Badam Ghoul, artisans, se sont installés sur le sofa en face de moi, puis sont arrivés Abdoul Ahmad, chef du district, Abdoullah, réparateur de vélo, Zoulmai le ferailleur, Hodja Arif et les autres. Ce jour-là, je n'ai pas pris de photos, j'y retournai le lendemain matin. Les artisans de Bibi Mahrou étaient sur leur trente et un, prêts pour le portrait!

Au cours de plusieurs mois passés en Afghanistan, à faire des photos, après la chute du régime taliban, j'ai vécu des scènes semblables, des dizaines de fois : des journées de repérages, des heures de discussion, puis quelques dizaines de minutes pour un ou deux portraits avec un matériel photographique lourd et encombrant.

Pour réaliser cette série de portraits, mais surtout pour comprendre la lumière, le climat, la terre, les gens, j'ai beaucoup marché parmi les ruines de la ville, dans les ruelles des quartiers populaires, j'ai observé les marchands du bazar, j'ai écouté l'imam de la mosquée parler de la guerre, les anciens combattants évoquer le commandant Massoud, les anciens talibans raconter leur frustration. J'ai fréquenté la plupart de tchaïhânés avec des amis d'un jour. Je suis devenu adepte du thé vert, fortement recommandé quand il fait chaud, mais aussi en hiver, quand la neige se met à tomber à Kaboul.

J'ai voulu que les personnages de cette série apparaissent comme les mots d'une phrase, et que les phrases se suivent, pour construire un propos et pour finir, le livre. En cours de route, certains en ont été exclus, d'autres ont pris leur place parmi les anciens, il y a eu des ratures, des erreurs, des corrections... J'ai travaillé avec mes portraits comme ferait un écrivain avec ses mots. Mais à Kaboul, les personnes photographiées ont participé, chacune à sa manière, à l'écriture.

Après avoir rencontré plusieurs anciens combattants, tous proches compagnons d'armes du Commandant Massoud, je décidai de photographier Hamidoullah Hamidi. Celui-ci voyant que j'hésitais devant un fond neutre ou le mur lépreux d'un ministère gardé par des hommes en armes m'a suggéré que l'on fasse la photo, en utilisant le décor de fond en dentelle d'un photographe de rue Kabouli. Il a négocié le carré de dentelle, la chaise et le vélo du photographe comme partie du décor. Quant au vieil Hazara, Tchaman Khanshirin, rencontré par hasard dans les ruines de son quartier de l'Université, il m'a pris par le bras pour m'entraîner sur un terrain vague avec quelques restes de ce qui aurait pu être des murs, il s'est assis sur une caisse en bois et il m'a fixé en murmurant :« voilà ce qui reste de ma maison... Ici, c'était mon salon !»...

Ainsi, au cours de la réalisation de cette série de portraits, la participation des kaboulis a été très souvent surprenante, inattendue... Une fois le décor choisi, celle ou celui qui devenait le personnage de la photo, choisissait lui-même sa façon de s'y insérer, définissait sa pose.... Il construisait son maintien, accordant ainsi au regard de mon objectif, que ce qu'il voulait donner. Les kaboulîs que j'ai photographiés ont été créateurs de leur propre image. Et moi, en artisan appliqué, je n'ai fait que les accompagner.

Ahmet Sel

(2001)