(2000)

Ýntroduction

par Jean-Pierre THÝBAUDAT

Une coutume qui, plus ou moins, subsiste en Russie, veut qu'u moment de partir en voyage et de faire ses adieux, l'n s'ssoie. La nervosité qui prélude au départ, les larmes des uns, les rires hystériques des autres, tout est, quelques instants, suspendu. Chacun, assis, attend. Retient son souffle. Une suspension, du temps qui est comme un deuil bref, un saisissement. Un recueillement qui dure une minute, souvent moins. Comme une prière, un v'. La promesse de se revoir, même quand on sait que c'st illusoire ou peu probable. Chacun, assis, évite de regarder l'utre, et fixe le vide devant lui. Comme un regard au-dedans de soi-même. C'st un moment doux, magique et apaisant à la fois, une sérénité partagée, nichée au fond de la tristesse que provoque la séparation. Un partage.
Les photos de ce livre ressemblent à ce moment-là. La plupart des personnes photographiées sont assises, chez elles (parfois dehors), et celles qui sont debout (plus rarement encore, debout et dehors), font, elles aussi, montre de calme. Personne n'st en mouvement, le corps est arrêté, le c'r suspendu. Tous posent en état de pause. Celui qui devant eux, l'il caché derrière l'ppareil photographique, ils le connaissent. Ils l'nt rencontré auparavant, une fois au moins, parfois plus. On devine que, avant de passer à la séance photographique ils se sont remémorés cette rencontre ou ces rencontres, les années passées, ce qui a changé, ce qui n' pas changé dans cette ville au c'r affolé qu'st Moscou. La photo est comme le point d'rgue de leurs retrouvailles.
Ils se revoient donc ce jour-là, au hasard des premiers six mois de l'nnée 2000, toutes les photos sont ramassées dans cette unité de temps. Mais ce moment n'st pas comme les précédents. Après dix années passées à Moscou, le photographe Ahmet Sel va retourner vivre à Paris. Tous le savent, Ahmet les a informés. Il leur a dit souhaiter les revoir une dernière fois avant de repartir. Avant de ne jamais plus les revoir, il a voulu faire la tournée de leurs popotes, leur dire à la fois merci- merci d'xister, d'#234;tre là, merci d'voir partagé un peu de Russie avec lui- merci, et adieu. Alors, ils ont posé pour lui, calmement, ils lui ont offert l'mage de cet adieu, avec en toile de fond les souvenirs mêlés de toutes ces années.
Rien d'n moment volé, d'ne image furtive prise à la sauvette, c'st une photographie faite à deux. Accordée. Un peu solennelle comme il se doit, et c'st bien ainsi : la mort future, cette conseillère technique obligatoire de tout portrait photographique, rôde sous l'mage et raidit le squelette. Mais c'st aussi une forme de respect. Le moment est à la fois grave, on ne va plus se revoir avant longtemps, jamais plus, et léger. A chacun sa route, la vie continue.
Beaucoup de photographes étrangers qui séjournent en Russie le temps d'n reportage ou d'n voyage ne la voient pas.Ils n'n sont que les voyeurs. Ce qu'ls « voient », les planches qu'ls rapportent sont souvent des séries d'mages préformées sous leur rétine, des scènes de genre, au demeurant «payantes » visuellement parlant : enfants des rues, alcoolos, putes, mafia. Tout cela existe bien entendu, et les ravages (orphelins SDF, épaves, esclaves, assassinés) sont immenses. La Russie n'n est rien un modèle de démocratie, l'omme y asservit l'omme sans vergogne, la violence est une dimension quotidienne de l'xistence. Mais, s 'n tenir à cette Russie-là, c'st par trop la réduire à une imagerie, une ménagerie même. Un autre défaut consiste, à l'nverse, à ne voir la Russie qu'#224; travers le prisme opératoire mais réducteur et déformant du centre de Moscou, la capitale qui draine 80% des capitaux du pays avec ses casinos, ses Mercedes, ses Cherokee, ses nouveaux restaurants, ses clubs, ses téléphones portables sur la Place Rouge, ses top models, ses galeries du Goum transformées en galeries du luxe occidental, ses hôtels hyper chers, son café Pouchkine inauguré par Gilbert Becaud, le plus grand McDo d'urope, ses vitrines illuminées à des années lumières des magasins soviétiques, Tout ce Moscou clinquant aujourd'ui qui, en apparence, ne rappelle en rien le Moscou d'ier. D'utres photographes 'souvent les mêmes 'tombent dans ce miroir aux alouettes et ne donnent à voir que les paillettes de cet épiderme moscovite sans pousser la porte des moscovites ordinaires.
Et puis, il y a les autres photographes étrangers, ceux qui viennent et reviennent, s'ttardent, s'ttachent, reviennent encore et finissent par vivre à Moscou et à sillonner le pays. Ahmet Sel est de ceux-là. Un club restreint. Ils photographient la Russie de l'ntérieur. Eux seuls, ils ont traversé le cercle des apparences (forcément trompeuses), parviennent au c'r des choses et des êtres. Une certaine épaisseur du monde russe. Où, même au c'r du Moscou d'ujourd'ui, la province, le passé (et ses strates) sont proches. Beaucoup de Moscovites ne sont pas nés à Moscou. Comme souvent dans les grandes capitales, on est venu de tout le pays, Moscou est une gare de triage, un carrefour où les sentiers convergent, un caravansérail. C'st cette Russie-là, composite, que nous donne à voir Ahmet Sel. Dans une magnifique subjectivité : la Russie moscovite de ses rencontres.
Il ne faut pas y chercher je ne sais quelle représentation sociologique ou s'#233;tonner qu'l n' ait pas de Tchétchènes et guère de Caucasiens ni aucun représentant des peuples du Nord dans cette galerie de portraits. Ahmet Sel est allé en Tchétchénie, dans le Caucase, en Extrême-Orient, il connaît, il en a rapporté des dizaines de reportages, mais là n'st pas son propos. Au crochet de son propre panorama, c'st le portrait d'ne ville par ceux qui y vivent 'semble-t-il « de toute éternité » -qui s'#233;chafaude au fil des pages.
Plus encore que l'urope centrale, la Russie sédimente le temps en enchâssant les époques. Devant plus d'ne des personnes photographiées par Ahmet Sel, on se pose la question : à quelle époque cette photo a-t-elle été prise ? Le temps, souvent, flotte. Entre hier et aujourd'ui, dans un entre-temps insituable fait de reliques sans âge, de colifichets et de bijoux hors du temps, de portraits (ancêtres, amis, enfants), de garde-robes mêlant modes et saisons. Même ce trublion de Zinoviev entre dans cette danse. Regardez son portrait. En cette année 2000, ce pourfendeur du régime soviétique vient tout juste de revenir d'n long exil en Occident.
On pourrait le croire marqué par cet autre monde. Nullement. Sa façon de poser 'les mains derrière le dos 'semble sortie d'ne vieille photo de classe, sa veste épaisse, d'ne armoire des années soviétiques. Ce n'st pas que le temps se soit arrêté en Russie. Au contraire, les immeubles impersonnels qui se profilent derrière l'uteur des Hauteurs béantes, bien que probablement déglingués n'xistaient pas il y a vingt ou trente ans. Non, le temps file à Moscou plus vite qu'illeurs en Russie. Mais une époque ne chasse pas l'utre, elle s' agglutine sans s' fondre dans une étrange superposition faite de frottements, de chausse-trappes et de rencontres improbables.
Descendons dans le métro moscovite 'le plus beau du monde, le plus sûr, et l'n des plus profonds. D'n côté rien n' changé : on y croise les mêmes mosaïques soviétiques, les mêmes marbres martiaux, les mêmes vendeurs de billets de théâtre dans des guérites où tout est écrit à la main. D'n autre côté, la publicité s'#233;tale le long des profonds escalators parés de lampes d'ntan, on y croise des jeunes en jean et en t-shirts ornés de mots anglais. Les soirs de match, les supporters 'dont des skinheads 'portent des écharpes de Spartak de Moscou et peu de choses les distinguent de leurs homologues de PSG ou de l'M. Reprenons un escalator et arrêtons-nous en haut. Là, dans plusieurs stations, on peut voir des cabines de Photomaton comme dans le métro parisien. C'#233;tait impensable, il y a seulement dix ans. Mais cette révolution-là est bricolée « à la russe » : dans le métro moscovite, ces cabines sont gardées par une vieille babouchka. Elle attend le client et quand il vient, c'st elle qui glisse les pièces, conseille pour la pose, attend avec lui les photos d'dentité, le félicite, une vraie grand-mère qui tient à partager ce moment unique, lequel constitue son gagne-pain (améliorant une retraite misérable) mais aussi son plaisir : la rencontre avec un inconnu, un frère, un fils (l'ppartenance à la nation est une notion forte en Russie chez tous ceux qui ont vécu la guerre contre les nazis). Dans le fond, Ahmet Sel ressemble un peu à ces gardiennes des Photomatons moscovites.
Et sans doute réalise-t-il leur rêve : car, on peut en être sûr, la babouchka se désole du fond blanc de la cabine, si neutre, sur lequel sont prises les photos d'dentité. Elle aimerait mieux qu'l y ait une touche personnelle. Que le portrait de la personne déborde du corps et se répande dans le cadre. Ah ! si la babouchka du photomaton pouvait voir les portraits de ce livre, elle serait ravie. Elle y reconnaîtrait les siens, les Moscovites.
Ahmet Sel n' pas cherché à constituer une galerie de célébrités. Certes, il y a parmi ces portraits des artistes mondialement connus comme les metteurs en scène Anatoli Vasiliev ou Youri Lioubimov, des vedettes de la scène soviéto-russe comme le chanteur Iossif Kabzon, des figures du New Moscou comme le couturier Valentin Youdachkine ou des boute-en-train de l'vant-garde moscovite comme Andrei Barteniev ou Oleg Koulik. Mais les inconnus dominent : ingénieur ou dompteuse, danseuse ou styliste , orthodoxe pratiquante ou strip-teaseuse, travesti ou chauffeur routier, compositeur contemporain ou chanteuse d'péra, jeune fille en mal de métier ou vieille nièce de Stanislavski, accordéoniste ou baryton, député ou poétesse, étudiante à la faculté de langues étrangères ou ancien sergent de l'rmée russe blessé à Grozny, femme de ménage ou rédacteur en chef du journal des « vieux croyants », ancien pilote de chasse ou jeune businessman, directrice d'#233;cole ou dessinateur dans l'ndustrie automobile, peintre figuratif ou vendeuse de matriochkas, chirurgien ou précurseur du mouvement hippy russe reconverti dans l'lternatif, collectionneur d'rt contemporain ou croque-mort'lt;br>
C'st un casting intime, un feuilletage d'mitiés, un album de connaissances bordé de reconnaissance.
Mais tout autant qu'ls sont et si personnalisés soient-ils, ces portraits, tous ensemble, finissent par en former un autre : celui, collectif, de la famille Moscou, « les Moscou » comme on disait « les Tolstoï ». Un portrait de groupe aux facettes éclatées de ses individualités forcément fortes parce que abruptement présentes.
Tous disent Moscou mais chacun dit sa part irréductible. Car Ahmet Sel, ni de trop loin, ni de trop près, les photographie à une distance juste. Laissant à chacun, généralement en pied, un cadre où s'#233;battre, comme si leur « regard caméra » jouait les prolongations. Le portrait glisse là dans le romanesque. Proust aurait aimé ces magasins d'ccessoires que sont devenus beaucoup d'ntérieurs moscovites et que nombre de ces photos montrent. Mais le romanesque se glissent partout, même dehors, dans un jardin. Cette femme aux cheveux blancs, les mains croisées sur son pull trop long, pourquoi fait-elle penser à la Mouette de Tchekov ? et plus précisément au personnage de Nina ? A cause de l'iseau blanc comme le pull, à cause de ce jardin où elle est assise, semblable à celui où Treplev au premier acte, dresse un théâtre de fortune et jetant Nina sur la scène, lui fait dire des phrases magnifiques et ridicules ?
Quand Tchekov alla visiter le bagne de Sakhaline, une île de l'xtrême-Orient russe, il interrogea chacun des bagnards et demanda à un photographe de leur tirer le portrait. Il souhaitait réunir dans un livre son texte et ces portraits. Le livre ne se fit pas, hélas, et les portraits sont en partie égarés. Certes, avec ces bagnards, tous vêtus de vêtements quasi uniformes, tous exilés loin de chez eux, on est loin des Moscovites qui remplissent les pages de ce livre, mais pas tant que ça. Les bagnards étaient enchaînés à cette île et à leur peine. Ahmet Sel, avec une tendresse toute tchékhovienne, nous montre des Moscovites enchaînés à leur vie et leur ville. Tchékhov expliquait que, au bagne de Sakhaline, le principal mobile des évasions était « l'mour de la terre natale ». Il évoque une vieille femme condamnée, faisant office de domestique à ses côtés et qui admirait ses valises, ses livres, sa couverture uniquement parce que ces objets venaient de « chez nous », cette Russie dont Moscou était et reste, plus que jamais, le centre. « A Moscou ! A Moscou ! » clament de jeunes provinciales dans une pièce de Tchekhov.
Le mirage demeure. Chacun des portraits photographiés par Ahmet Sel égrène la face cachée de Moscou, la vie intérieure de ses intérieurs. L'nvers de la vitrine moscovite. Autant de « chez nous ». Un nid d'nformations sensibles et cependant sans indiscrétion, des photos lentes où l'il vagabonde longtemps raconte des histoires, plaisir rare que nous procurent les tableaux de maître. Enfin, tous ces portraits réunis en forment un dernier : un autoportrait bien sûr, non du photographe lui-même, mais de son reflet. Ce que sa vie à Moscou, au fil des années, a déposé en lui, comme ces vieux vins qui, en mûrissant, laissent derrière eux un dépôt. C'st aussi cela, cet album. Le lent panorama d'n dernier regard ému et déterminé, celui que l'n lance une ultime fois, avant de refermer la porte à jamais, sur une chambre aimée.

(2001)

Gens de Moscou, Catleya Editions, Paris 2001