(2002)

(extraits)

par HOMERIC

Le solstice de la saison des courses de chevaux est fixé au premier dimanche d'octobre, jour du prix de l'Arc de Triomphe.

Dans les écuries de Chantilly, Maisons-Laffite, Mont de Marsan ou Pau, ou dans celle des élevages normands, tous, lads, jockeys, entraîneurs, éleveurs, courtiers, propriétaires pensent à ce monument sportif, et tous rêvent de « toucher » un jour, un champion apte à se présenter au départ.

Ils sont ainsi 54000 à se lever aux aurores et à se situer dans l'année par rapport au premier dimanche d'octobre. 54 000, c'est le nombre d'emplois générés par la filière hippique, dont les vétérinaires, les maréchaux-ferrants, les dentistes équins, les céréaliers, les transporteurs de fourrages, les selliers, les formateurs.

A ce chiffre, on peut ajouter les 120 000 personnes qui vivent en partie grâce à cette « industrie » écologique que sont les chevaux de compétition, et les huit millions de parieurs dont un bon nombre de turfistes assidus.

L'ambiance d'une journée de Prix de l'arc de Triomphe est magique. L'hippodrome du Bois de Boulogne, immense paquebot, prend des allures de croisière. La foule se presse dans les travées, autour des jardins, sur les terrasses aux longues perspectives.

Au pesage, chapeautés, en grande toilette, les femmes rivalisent d'élégance, et leurs chevaliers servants, melon ou haut de forme sur le chef, déambulent comme des princes. Les gens vont et viennent tout en évoquant les chances de chacun. On dialogue, suppute, marmonne, devise, babille, quand d'autres radotent.

Aux écuries, les lads qui accompagnent les animaux en robe de soie, véritables héros du jour, portent cravate et costume, ont ciré leurs chaussures au point d'y voir leur sourire. Certes, un jour de grand prix impose l'effort vestimentaire. C'est une tradition, mais si les palefreniers sont vêtus comme des milords, c'est aussi pour leur cheval, parce qu'il est le plus fort, le plus intelligent, parce que c'est le leur. Ce cheval, ce confident, ils l'admirent, l'aiment, et le vénèrent. Ils croient en lui. Ils l'ont pansé, étrillé, brossé, épongé, du toupet jusqu'aux boulets en insistant sur le velours de son nez. Ils ont natté ses crins, graissé ses sabots, pour qu'à son tour, le public s'émerveille.

...La course est ouverte aux chevaux de trois ans et plus. On y retrouve souvent au départ les vainqueurs du Prix du Jockey-Club, du Derby d'Epsom, du Derby d'Irlande, comme la lauréate du Prix de Diane et celle des Oaks anglaises. Les poulains et pouliches y affrontent leurs ainés, champions au palmarès prestigieux. Disputé sur 2400 mètres, distance exigeant vitesse et tenue, le Prix de l'Arc de Triomphe oppose les meilleurs pur-sang d'Europe, pour ne pas dire de la planète, ce qui explique les tentatives de cracks venus des Etats-Unis, d'Australie, du Japon, d'Argentine de Russie. Le profil particulier de la Grande Piste de l'hippodrome de Longchamp (avec une longue montée, une descente, et une ligne droite finale de 533 mètres), et la qualité des participants, hommes et chevaux, garantissent la plus implacables des séléctions.

Eleveur est le plus beau métier du monde. D'abord il y a le cadre champêtre, indispensable pour exercer cette noble profession. Si le pur-sang s'élève dans toutes les parties du monde tempéré, les terres normandes, comme celles d'Irlande ou de Grande-Bretagne, sont un paradis pour les poulinières et leurs rejetons à la crinière iroquoise qui gambadent à leurs flancs. Elles offrent des pâturages riches de tous ces minéraux qui sont indispensables à la croissance des futurs champions du turf, une herbe gouleyante qui met l'eau à la bouche et peut passer du vert tendre au vert le plus sombre ou le plus fluo en une seule après-midi de pluies. Les naseaux s'y enfouissent avec bonheur, y butinent jusqu'à plus soif. C'est une herbe qui élabore des os denses et sains, de solides tissus, qui fait des âmes volontaires, des poulains enjoués, aériens, avec du cœur et des « tripes ».

Voir grandir les plus beaux chevaux du monde dans un environnement bucolique, c'est le métier des éleveurs. Ainsi annoncée, leur vie semble rêvée, quiète, romantique, contemplative. Rien de cela. En fait, si pour élever des pur-sang il vaut mieux être zen, ce métier n'a rien de bouddhique. Le rythme du travail est élevé. Ce sont des heures et des heures à arpenter les herbages, à veiller sur le cheptel, à réparer, à entretenir les clôtures, le domaine, ce sont moult nuits blanches, surtout au printemps, saison des poulinages ou mises bas (de janvier à juillet), nuits d'attente cadencées par le doute, l'angoisse.

...L'éleveur est un passionné. Il est un peu poète et jardinier aussi, et s'il décide des croisements de sang, s'il accorde une grande responsabilité quant aux naissances, fort de sa culture générique, les chevaux, leur(s) histoire(s), lui rappellent sans cesse qu'il n'est pas Dieu le Père.

... Il faut savoir tout faire : « pouliner », soigner, choyer, éduquer. Les éleveurs considèrent leurs produits comme leurs propres enfants. Un jour, ils partiront pour les centres d'entraînement. Changement de décor, de rythme de vie. Ils vont être confrontés à de nouveaux hommes qui ne se contenteront pas de les admirer, mais voudront les chevaucher. L'éleveur désire que ses produits fassent bonne impression dans leur nouvelle vie d'apprentis coursiers, que les lads d'écuries de courses puissent dire, « tiens, ce poulain vient de chez Untel, du haras X, ce doit être un chic cheval ».

... Avec ses élèves sabotés, l'entraîneur sait qu'il ne doit rien précipiter pour les amener au plus haut. Or, le programme des courses de pur-sang, qui vise l'excellence est si pointu, la compétition si rude, les stratégies si précises, et les appétits si voraces, qu'on demande aux coursiers d'être de plus en plus précoces. Les objectifs sont ciblés et les carrières sur la piste sont brèves. Tout va vite, beaucoup trop vite. L'entraîneur doit composer avec le calendrier hippique, l'empressement de ses clients à obtenir des résultats, mais surtout avec la nature, le rythme biologique du cheval, veiller à préserver son intégralité physique et psychique. L'entraîneur est un peu dans la situation du cultivateur picard à qui l'on demanderait des fraises gorgées de soleil, mûres et succulentes, dès le mois de mars.

... Le lad est l'ami, le confident, le receptacle de toutes les angoisses et de toutes les joies de l'animal. Il est comme une mère pour le yearling qui arrive à l'entraînement. Il le lave, lui parle, l'écoute et le rassure, lui dresse sa litière, sa couche pailletée, l'entretient, cure sa mangeoire, lui sert ses repas, le soigne quand il est malade, et pleure parfois de le voir en petite forme, le moral en berne. Surtout, il l'aime, et lui dit qu'il est le plus beau, exactement comme le ferait une mère pour ses enfants.

... Le jockey a une position aussi délicate que privilégiée. Une fois sur la piste avec son cheval, son destin est entre ses mains, tandis que reposent sur ses épaules les espoirs de millions de gens. Une stratégie malheureuse, un mauvais chois tactique, un parcours malheureux, et le louangé des jockeys, en deux minutes, a la terre entière sur le dos, entendez, son univers composé de propriétaires, d'éleveurs, de courtiers, d'entraîneurs, de lads, de parieurs, jusqu'aux commissaires de courses qui ont le pouvoir de le mettre à pied, soit au sol, tel un oiseau privé d'ailes. Seul son partenaire au tempo vif et velouté, « tagada-tagada-tagada », ne lui fera, à priori, nul reproche. Le jockey, et c'est une tradition bien pratique, est la source de tous les maux quand il s'agit de contre-performance.

Comme leur chevaux, les jockeys sont secrets. Il faut lire dans leurs yeux pour espérer parvenir au tendre de leur mystère. On n'imagine pas à quel point sont monstrueuses et gigantesques les qualités qui sont les leurs pour exercer ce métier. Peu de rugbymen, ou tout autre sportif, seraient capables de les vaincre au bras de force. Ils font partie des athlètes les plus complets qui soient. Cela est d'autant plus remarquable qu'ils veillent à ne pas trop développer leur masse musculaire, et dînent rarement à leur faim. Ils ont découvert l'école de la vie et son cortège de violence humaines et animales à l'âge tendre. Leur apprentissage débute à quatorze ans. Très vite, ils ont été confrontés aux dures lois de la compétition, à la jalousie, aux douleurs. Ils sont durs au mal, ont un pouvoir de récupération hors normes. Ils sont rapides, malins, volontaires, et la confiance qu'ils s'accordent est extraordinaire. Il le faut, car comment résister aux diverses pressions et coups du sort du métier, comment donner confiance à sa monture, peut-être l'un des grands secrets de la réussite cavalière ?


HOMERIC

(2002)