(2007-2008)

Ils sont arrivés en France dans les années 70. Ouvriers autorisés à l'immigration, faux touristes, vrais clandestins, ils ont traversé l'Europe pour une vie nouvelle et naturellement meilleure. Leur but était d'économiser suffisamment d'argent pour s'acheter un tracteur, un appartement, une maison ou un bout de terrain au pays et de rentrer...

Seulement les choses ne se sont pas déroulées si simplement ni pour les immigrés originaires de la Turquie, ni pour le pays d'accueil, La France.

Année après année, ils se sont habitués aux foyers Sonacotra, à la vie dans les « quartiers », à l'exil volontaire ! Ils se sont mariés, élevé des enfants. Ils ont été licenciés, réembauchés ailleurs, créé des entreprises et puis devenus de vieux retraités.

Aujourd'hui, les enfants poursuivent l'aventure en France. Ils se disent franco-turcs, certains parlent difficilement la langue de leur parent, d'autres n'épousent que des filles ou garçons de leur village anatolien. Mais une chose est sûre, ils ne veulent plus vivre la vie de leur parent ; ils n'acceptent plus le statut d' êtres transparents, ni d'ombres anonymes.

Ils veulent leur place dans la cité. La France est devenue leur pays.

Ils se sont ancrés ici !

Ahmet Sel


« La série « Ancrages » a été réalisée avec le soutien de la Cité Nationale de l'Histoire de l'Ýmmigration et de l'association Elele pour donner à voir le portrait de l'immigration turque en France ».



Ahmet Sel n’est pas un voleur d’images, c’est un raconteur d’histoires par le biais du portrait photographique. A Moscou, à Kaboul et aujourd’hui dans la France de l’immigration turque, ses portraits son toujours le point d’orgue d’une rencontre. On imagine la scène. Le photographe, personnage corpulent, sonne à la porte avec son matériel encombrant. Il a pris rendez vous, on l’attend. On ne le connaît pas encore, on est un peu intimidé par son fatras ou bien amusé, ou encore intrigué. La conversation se noue autour d’un thé, d’un verre, des quelques pâtisseries. Et puis vient de temps de la photo. Posée. Posée non pas au milieu du nulle part, d’un studio de photographe et d’un fond neutre, mais au milieu d’une vie, dans son décor. Son cadre de vie exactement : la photo de Sel cadre cette vie. Ces portraits ne sont pas serrés dans un gros plan qui isolerait le visage. Le corps est là tout entier ou presque avec ce qu’il trahit d’une vie faite d’épreuves (à commencer par celle du temps), de luttes, d’échecs, de victoires, de renoncements. Le corps est toujours peu ou prou un aveu. Certains portent beau, d’autres semblent casser, certains se replient sur eux mêmes comme s’ils voulaient se faire petits. Et au-delà du corps, ce qui est comme son prolongement : le paysage d’une vie. Ahmet Sel photographie les gens chez eux ou sur leur lieu de travail : là où leur vie se passe. C’est tout cela que la photographie saisit dans un immobile panoramique. On regarde ces hommes et ces femmes qui nous regardent en regardant le photographe. La légende de la photo - il y a toujours une légende au bas des portraits d’Ahmet Sel - donne quelques éléments biographiques. Juste ce qu’il faut. Pour imaginer une vie, en l’effleurant. Alors on revient vers la photo. Et on voyage sans fin dans un regard, une main posée sur l’accoudoir d’un fauteuil, un corps dressé dans un canapé. On s’attarde sur un tapis, un mur et on revient au visage, aux yeux de ce visage, toujours. Ces portraits caressent leur sujet du côté de leur destin. Avec une infinie tendresse ce qui ne va pas sans pudeur.

J.P. Thibaudat